vendredi, avril 10, 2009

Ma journée avec Osama



Il y a quelques mois, j'ai commencé à écrire une sorte de roman. Un grand récit de 80 pages, suivi par des récits menus, racontés par d'autres personages. En voici un.



Je m’assieds une fois par semaine à la même terrasse, près du parc, à moins d’une demi-heure de chez moi. S’il fait beau et chaud, c’est un vrai plaisir de m’y trouver. Dans les autres cas, c’est un plaisir d’y trouver d’autres que moi.
J’y observe le va et vient au sol et parfois au ciel. Au ciel, le vol des oiseaux attire mon attention particulière, surtout dans les autres cas précités. Ce sont eux alors, les autres que moi.

Certains jours, on voit à peine deux ou trois pigeons. D’autres jours, il y en avait des dizaines. Cela m’intriguait petit à petit. Je remarquais, finalement, des mouvements des pigeons similaires, et chaque fois c’était un dimanche.
Un tel jour, un dimanche donc, je me suis levé tôt pour observer les pigeons et je les voyais sortir en groupe, il y en avait une dizaine. Mes jumelles m’aidaient à identifier, à leurs pattes, des messages.

N’étant plus à l’époque des sabots à mille lieux, au moins c’est ce que je croyais, je pris vite ma voiture et suivis le vol des pigeons. Il m’amena à un lieu éloigné d’une centaine de kilomètres et situé à la côte, près d’un port de bateaux et d’un aéroport et, encore, d’une gare de train importante.

Que du trafic! Mais les pigeons, alors ? Que viennent-ils y faire ? J’arrêtais la voiture, là où je vis les pigeons disparaître. Je m’étonnais fort d’y trouver un petit hôtel digne d’une étoile. Que viennent-ils faire, les pigeons, à l’hôtel ? Heureusement, en face se trouvait une taverne disposant d’une terrasse. Je m’y asseyais. Un café, s’il vous plaît. Sans lait. Merci.

Il était neuf heures et demie le matin, une bonne heure pour boire un café. Vers onze heures, je buvais une deuxième tasse de café, un homme sortit de l’hôtel et vint s’asseoir à la même terrasse. En s’asseyant, un bout de papier tomba de sa poche qu’il ramassa vite. N’empêche que du coin de l’œil, j’avais remarqué une écriture, certes fine, arabe. Le format du papier était ultra petit. Mon attention était fort réveillée, mon œil, du coin, scrutait l’homme.

Il avait un nez en crochet, le teint basané, les yeux pénétrant et un faux sourire en ramassant le papier à une vitesse éclair. Bien que fraîchement rasé, je lui imaginais une barbe et voilà, je savais.

Je restais un bout de temps silencieux, contemplant mon café, puis le buvant d’un trait. Alors, je m’adressais à lui, en chuchotant. « Monsieur, ou encore mieux, sidi, je sais que c’est vous. Non, ne dites rien. »

Ce mot ‘sidi’ l’avait sidéré quelque peu. Je continuais : « Tout comme vous, je ne me soucis guère de l’argent, bien que je sois moins riche que vous. Cela restera entre nous. » Il souriait d’un sourire quelque peu plus plein. Il gardait le silence. Quant à moi, je faisais de même. Puis, je l’invitai à nous promener, ce qu’il accepta. Son cheval, lui manquait-il ? Toujours se faisait-il que son pas nerveux n’était pas celui d’un marin. La montagne logeait dans ses jambes. Il avait quelque mal à marcher dans le sable trop meuble.

« Je comprends, » repris-je, « que l’anonymat est votre seconde nature. Je n’en parlerai plus. Qu’aimez-vous le plus parmi nos plats ? » Content de ma réplique, il parla enfin. « Des moules aux frites, vachement bon plat en vachement halal. »
D’un coup, je compris pourquoi il avait choisi cet endroit dans ce pays, dont la réputation de ses pigeons était mondialement connue. De plus, il avait découvert le plat national par excellence, sans en être dépaysé.

Sa méfiance envers moi n’en diminuait pas. Lui aussi bien que moi avions lu des romans d’espionnage. Et d’autres livres, mais il ne le savait pas. Avait-il lu le philosophe Platon dans le texte, traduit bien sûr, ou par ouï dire ? On n’habite pas une caverne par hasard, tout en s’adressant au monde par le petit écran. Certes, il n’avait lu ni Freud ni Lacan, mais des romans d’espionnage.

Nous nous promenions pendant une heure et finissions dans un restaurant, dont je connaissais le chef de cuisine. J’y invitais le sidi, il accepta.
Nous mangions tous deux des moules aux frites. Si moi je buvais une carafe de vin blanc, mon hôte se contentait, ou devait se contenter, d’une limonade. D’abord, il aurait voulu boire un coca. Quand je lui expliquais qu’il s’agit d’une fausse boisson, d’un sirop de toux raté, avec lequel les Ricains veulent nous rendre malades, il a réfléchi. Je voulais surtout savoir s’il avait ou non collaboré avec le gouvernement du président Bush. Je ne le sais toujours pas. Il a hésité, puis souri, d’un sourire trop grand pour être vrai, pour terminer par la commande d’une limonade non coca.

Il allait de soi qu’un dessert ne pouvait manquer. La glace ‘dame blanche’ lui semblait fort comique mais la description a fini par le convaincre. Je demandais au garçon de nous faire le meilleur des cafés. Et mon hôte a tellement apprécié le café, qu’il en a redemandé un autre.

Je ne m’attendais pas du tout à ce qu’il parle. Et voilà, il a commencé à parler, un français très cassé, il est vrai, mais respectant la grammaire.
« Monsieur, je vous considère, je ne sais pourquoi, comme un pote et tant pis si je me trompe et que malgré tout, vous êtes un espion. Oui, bien sûr, j’ai collaboré avec le gouvernement de monsieur George Bush. Il avait besoin d’un écran fumeur. Mais oui, quelqu’un devrait couvrir ce qu’il avait commandité lui-même. Vous vous demandez s’il m’a bien payé pour ce service. Je ne saurais répondre, bien sûr, secret d’état. Sauf si ma vie est un mérite, sauf si l’assurance que je resterai en vie constitue un salaire. »

C’était au début de sa première tasse de café. Il parlait vite. Je lui posais une simple question : « Avez-vous lu Platon dans le texte, même s’il a été traduit ? » « Monsieur, j’ai tellement lu et puis j’ai oublié, pratiqué, appliqué certaines choses, oui. Platon, vous dites ? Peut-être à l’école. Je ne sais plus. »

À nouveau, il souriait. Il savait, donc. Et moi, je compris pourquoi il se promenait librement dans cette ville côtière. Je reprenais la parole, peut-être la plus douloureuse. « Vous n’aimez pas vraiment votre famille, il me semble. » Il se contentait de me regarder droit dans les yeux et il ne parlait plus.

La fureur dans ses yeux en disait tout.

Hélas, c’était la fin de ma journée avec Osama. Nous quittions la table et chacun continuait son chemin de son côté.

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